Drôles de loups (Interview)

[Interview] Discussion entre Jacques Baillon et Philippe Mind (septembre 2015)

 

Intervenants

J.B. : Jacques Baillon

P.M. : Philippe Mind

Interview

Jacques Baillon, auteur de droles de loups crypto investigationsP.M. : Bonjour, Jacques Baillon, vous êtes l'auteur de plusieurs livres sur le thème du loup et vous acceptez aujourd'hui de répondre à mes questions. Pouvez-vous vous présenter s'il vous plaît ?

J. B. : Je m’intéresse aux loups depuis les années 80.  Au départ il y a eu une curiosité, celle de savoir comment cela se passait, dans les forêts de ma région, à l’époque où le loup était encore présent. Cela m’a amené à collecter tout ce que je pouvais trouver sur le carnivore en Orléanais, Sologne, Beauce etc. Je me suis alors rendu compte que dans beaucoup de familles on gardait encore quelques brides de souvenirs sur la présence passée du loup dans nos campagnes et cela a aiguisé mon intérêt pour l’histoire locale du loup… Par ricochet, j’ai ensuite suivi les péripéties de son retour, en 1992 et après. A part le loup, je fais partie du « fan-club » des amateurs de faune sauvage en général et j’ai aussi fait un peu de photo animalière tout en menant une activité associative dans des associations naturalistes.

P. M. : Pensez-vous que la mentalité populaire vis-à-vis du loup a évolué depuis les années 1980 ?

Droles de loups par jacques baillon crypto investigationsJ. B. : Dans les années 80, les gens qui pouvaient prétendre connaitre un peu le loup se comptaient sur les doigts d’une seule main. Avec au premier rang d’entre eux, Gérard Ménatory qui aura toute sa vie travailler à modifier l’image négative du loup ou des chercheurs comme François de Beaufort, Daniel Bernard, Claude André Fougeyrollas.. Aujourd’hui, en exagérant juste un tout petit peu,  on pourrait presque dire qu’il a plus de « spécialistes » du loup en France que de loups, et cela montre bien l’évolution de l’intérêt porté à la « beste » ! Au niveau du grand public, et même dans les milieux naturalistes, à l’époque, on ne connaissait finalement du loup que ses aventures avec le petit chaperon rouge ! Ensuite avec sa réapparition en Mercantour, on a commencé à parler du prédateur dans la presse. Il y a alors une sorte de schisme dans l’opinion avec les premiers dégâts sur les troupeaux d’ovins. Si aujourd’hui, le loup est un animal dont la place dans le milieu naturel est largement acceptée par l’opinion publique il est tout aussi largement refusé par les milieux de l’élevage.

P. M. : J'en viens à votre ouvrage, et sur ce j'ai lu avec beaucoup de plaisir, dont le titre est " Drôles de loups ". Il traite des créatures sanguinaires célèbres qui ont sévi en France durant ces 500 dernières années. On sent que vous refusez comme Michel Louis (dont j'ai lu l'ouvrage), d'accepter que les loups soient désignés comme coupables de ces carnages, c'est bien ça ?

J. B. : Pas tout-à-fait, « Drôles de loups » a surtout eu comme objectif de montrer que des animaux métissés de chiens et de loups parcouraient effectivement les campagnes autrefois, ce qui est peu connu, à mon avis, voire complètement passé sous silence, par nombre de chercheurs lupins. Je ne sais pas si on peut appeler de la cryptozoologie mais en tout cas cela m’a passionné.

Le loup en france au vingtieme siecle jacques baillon crypto investigationsJ’ai ajouté à ces données quelques descriptions de « bestes » célèbres, juste pour suggérer que, peut-être, il y aurait là une direction de recherche à exploiter en comparant certaines descriptions de ces « bêtes » étonnantes avec des hybrides authentifiés de loups et de molosses.. Mais je ne suis pas spécialiste de la «  Bête du Gévaudan ». Ce serait d’ailleurs un peu présomptueux puisque depuis 250 ans qu’elle fait parler d’elle et malgré des centaines d’ouvrages ou d’articles qui lui ont été consacrés, on ne l’a toujours pas identifiée avec certitude.

Par contre, relativiser la culpabilité du loup dans les « carnages » que l’on attribue généralement aux loups, oui, je suis preneur. C’est ce que je tente de suggérer un peu dans « Drôles de loups » et que j’aborde plus en détail dans mes autres bouquins. Ce serait trop long à développer ici. Si je devais dire trois mots sur le sujet, je dirai que la rage fut la raison principale des exactions prêtées aux loups. Même si on ne peut exclure totalement des attaques ici et là de loups a priori « sains » sur de jeunes enfants. 

P. M. : Pensez-vous que si l’on avait eu la possibilité des tests ADN à l’époque on aurait pu savoir avec précision qui étaient ces prédateurs ou non ?

J. B. : Oui, bien sûr. On n’a hélas que les descriptions d’époque pour se faire une idée. Mais certaines rejoignent assez bien les connaissances d’aujourd’hui. Je pense par exemple aux « loups noirs » assez souvent décrits dans la littérature ancienne et pour lesquels on soupçonnait déjà, à l’époque, qu’ils étaient le produit de métis de chiens et de loups. C’est extraordinaire de voir que des études scientifiques contemporaines (canadiennes) aboutissent à la même conclusion (métissages) ! Et il y a d’autres exemples. J’en tire la conclusion que dans les écrits anciens, même quand ils ne sont pas très compréhensibles ou paraissent  farfelus à première vue, il y a parfois des pépites très intéressantes à dénicher !! Il faut essayer de les décrypter et si tout n’est pas exploitable on trouve quand même des informations intéressantes ! On peut supposer que si des analyses ADN pouvaient être faites sur les loups empaillés conservés dans les musées ou chez des particuliers, on aurait sans doute de grandes surprises ! On trouverait des hybrides, probablement, mais on y verrait aussi plus clair dans les populations de loups présentes en France (de lignée italienne ou espagnole ou d’Europe centrale) avec peut-être des croisements entre ces animaux ! N’oublions pas que tous les canidés peuvent se reproduire entre eux ! 

Nos derniers loups jacques baillon crypto investigationsP. M. : Votre livre parle de la dangerosité des « bestes » et hybrides, et des chiffres de Jean-Marc Moriceau publiés par le journal du CNRS en mai 2014. On dit que 30 000 à 40 000 cas peuvent être attribués au loup. Doit-on en déduire après la lecture de votre livre, que ces attaques n'ont pas été perpétrées par des loups sains (qui n'avaient pas la rage), mais par des loups hybrides ou malades en majorité ?

J. B. : La dangerosité, réelle ou supposée, du loup n’est pas le sujet  de «  Drôles de loups » qui n’avait comme objectif que de montrer que toutes sortes de canidés  parcouraient la campagne autrefois. Parmi eux, des loups bien sûr mais aussi des chiens ou des animaux à l’aspect physique étonnant, donc manifestement métissés..

On peut effectivement être tentés d’en déduire que le loup, souvent désigné comme coupable idéal, a été parfois injustement accusé ! Encore faut-il être en mesure de le prouver ce qui n’est pas aisé.. 

Beaucoup d’auteurs anciens ont écrit que le loup « n’attaque pas l’homme », ou « attaque rarement l’homme » sauf cas de rage. Il faut tenir compte de ces observations, cependant il est vrai que l’on trouve de temps à autre des mentions d’attaques de loups sur l’homme, ou plus exactement sur des enfants, notamment dans les registres paroissiaux. Ces attaques de loups « sains » (non enragés) et anthropophages restent cependant l’exception.

Les 30 ou 40.000 cas de décès attribués aux loups dont parle le journal du CNRS sont une extrapolation statistique faite à partir des données retrouvées par M. Moriceau et ses étudiants. Le loup peut être cité nommément dans les causes de décès, mais très souvent on parle de « beste féroce » ou de « beste inconnue » (et toutes sortes de variantes) et il est donc difficile d’attribuer sans risques d’erreur ces exactions aux seuls loups.

P. M. : Pensez-vous que l’Homme acceptera un jour de partager ses territoires avec le loup ?

Gravure allemande fin xixeme siecle walter heubachJ. B. : En fait, on vit ensemble depuis toujours. Parfois le partage des territoires est un peu difficile, mais, même si les éleveurs parvenaient à faire tuer tous les loups, il en reviendrait d’autres parce que, qu’on le veuille ou pas, c’est une espèce qui fait naturellement partie de la faune sauvage du pays. Le loup n’est d’ailleurs pas la seule espèce à être considérée comme encombrante ! On a tué les derniers ours du Béarn et il ne se passe pas une semaine sans qu’on entende des récriminations contre telle ou telle espèce : un jour ce sont les loups qui sont dans le collimateur,  un autre jour les blaireaux, ou les rapaces, les phoques, les lynx etc… Il y a heureusement des pays où l’homme respecte beaucoup mieux la nature nourricière qu’en France.. C’est peut-être un problème culturel mais cela pose quand même question… Des solutions pour limiter la gêne que les loups génèrent dans les régions d’élevage existent, il suffit de les appliquer. La plus simple à mettre en œuvre est le gardiennage permanent des troupeaux. Cela finira par se faire.

P. M. : Avez-vous déjà en tête de futurs projets sur ce magnifique canidé ?

Gravure de malher 1897J. B. : Après «  Nos derniers loups » en 1990 et «  Le loup, autrefois en forêt d’Orléans en 2011 », j’ai fait quatre nouveaux bouquins (1) sur le loup l’an dernier, en auto-édition, donc pour l’instant, j’aurais plutôt tendance à préférer rester dans ma tanière ! Mais on me demande quand même encore de temps en temps des articles pour des revues locales ou des journaux ou des animations ou participations diverses dans des associations, bibliothèques etc... Et puis il y a l’actualité lupine à suivre... donc ça occupe bien !

P. M. : Je vous remercie encore une fois d'avoir bien voulu répondre à mes questions, et de m'avoir éclairé sur certaines interrogations que j'avais encore. Je vous souhaite de poursuivre vos recherches et j'espère avoir démontré à nos lecteurs que votre livre vaut vraiment le détour. J'espère vous relire très vite et j'invite les personnes qui s'intéresseraient aux bestes et au loup à se procurer votre (ou vos) ouvrage(s) au plus vite.

J. B. : C’est moi qui vous remercie pour l’occasion qui m’est donnée d’aborder rapidement sur ce site qui est très agréable à consulter quelques aspects de l’histoire mouvementée du loup. Depuis la question de la « dangerosité » supposée du prédateur, à la nature des « bestes féroces » d’autrefois mal identifiées ou à la cohabitation souhaitable de cette espèce avec l’homme. En seulement quelques questions, vous avez réussi à évoquer les principales problématiques concernant ce carnivore sauvage, et ça, c’est bien ! Bravo et merci.

(1) « Le loup, en France, au vingtième siècle » – « Le loup, autrefois, en Beauce » – « Le loup, autrefois en Sologne », et « Drôles de loups ». Pour se les procurer, c’est là :http://www.thebookedition.com/

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Drôles de loups par Jacques Baillon

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Commentaires (1)

1. Jacques Baillon (site web) 02/01/2016

Tout frais paru 139 pages. 15 euros. (remplace première édition 58 pages épuisée) : http://www.thebookedition.com/droles-de-loups-et-autres-betes-feroces-jacques-baillon-p-135305.html

« Drôles de loups et autres bêtes féroces » s’interroge, à partir d’une documentation historique très fournie, sur la nature réelle de ces « bêtes » d’autrefois, parfois qualifiées de « loups » de manière incertaine et passe en revue les compagnons de rapine du carnivore sauvage : les chiens ensauvagés, les hybrides de loups et de chiens, enragés ou anthropophages, ou les «bêtes cruelles» de légende.

En suggérant que le carnivore sauvage a souvent été décrié à tort cet ouvrage tente de remettre le loup à sa juste place, celle d’un carnivore qui a, certes, commis dans le passé quelques excès notoires en croquant quelquesbergères ou lorsqu’il était atteint de la rage mais que l’on a volontiers rendu coupable de nombreuses exactions dont il ne fut en rien responsable.

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